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Interview de Michel-Edouard Leclerc

à la une, Suite articles abonnés — Par le 18 septembre 2018 8 h 00 min

Michel Edouard Leclerc a répondu à nos questions le 20 juin dernier, lors de l’inauguration des nouvelles installations de la Socara, près de Lyon. © Photo Xdr

« Nous voulons relever la promesse qualitative ! »

Parcours

• Études de sciences politiques et de philosophie à la Sorbonne,
• 1975 : doctorat en sciences économiques,
• 1978 : rejoint l’entreprise familiale comme conseiller technique dans les centres E.Leclerc,
• 1988 : devient co-président aux côtés de son père de L’ACDLEC (Association des centres distributeurs Leclerc),
• 2005 : premier distributeur de produits équitables en France,
• Aujourd’hui : s’engage pour la consommation responsable.

Le président du mouvement E.Leclerc a répondu à nos questions le 20 juin dernier lors de l’inauguration des nouvelles installations de la Socara, près de Lyon. Alors que la digitalisation du commerce de détail va bon train, MEL veut faire de E.Leclerc l’enseigne la mieux-disante sur les volets nutrition et développement durable avec une promesse commerciale renforcée.

Quel est l’enjeu du déploiement de nouvelles plateformes comme celle de la Socara ?
Après Scapalsace, Scapest, Scapnord, Socara déploie le quatrième outil de ce type dans notre réseau. Cette démarche relève d’un plan global voulu par nos adhérents de se doter d’outils logistiques multicanaux, multifonctionnels, multiformats. Nous allons dialoguer avec le consommateur via internet et le client va se rendre dans les magasins physiques, dans les drives, sur des sites pure players. Il aura recours à des solutions mixtes, des dépôts relais, des box urbains (parkings, gares, nouveaux immeubles…). Nous essayons de maîtriser l’évolution de ces marchés qui vont donner naissance à de nouveaux prestataires, avec lesquels nous passerons des accords. L’enseigne E. Leclerc est le numéro un de la grande distribution française, mais le marché change : il faut se remettre en question et tout remettre à plat. L’hypermarché reste notre navire amiral, mais nous savons qu’une part des consommateurs va le bouder pour se faire livrer à domicile. Or le commerce est fondamentalement un des rares lieux de vie et de convivialité. Nous garderons une seule signature et une seule charte consommateurs pour tous ces canaux. Nous voulons faire de E.Leclerc une des trois enseignes les mieux-disantes sur les volets nutrition et développement durable avec une promesse commerciale renforcée. La performance va venir de ce que nous restons très commerçants, mais aussi de l’investissement logistique amont, qui nous permet d’être maîtres de nos flux et de nos coûts. Si quelques grandes marques fournisseurs dominent le marché et assurent 70 % de l’offre, parallèlement, une floraison de marques de PME locales font l’attractivité de nos magasins et nous devons être en mesure de les livrer par tous les circuits.

Pourquoi automatiser ?
La modernisation de l’entrepôt procède du besoin de conforter la maîtrise des rotations, de la fraîcheur, de la sécurité du stockage. A cet égard, la nouvelle Socara représente le meilleur moyen d’intégrer une logistique multifonctionnelle. La palette arrive, préparée par le fournisseur selon nos spécifications, nous la dépotons et la redispatchons vers nos adhérents selon les formats. L’enjeu est bien de redéployer la promesse E.Leclerc à d’autres produits, à d’autres formats. C’est un outil essentiel dans la bataille que nous allons livrer demain avec les Alibaba et autres Amazon… Et d’autres challengers vont arriver d’Inde, du Japon… Il s’agit tout simplement de la survie du commerce indépendant français : nous sommes vus comme super puissants à l’échelle française, mais nous ne le sommes pas à l’échelle de ce qui se déploie aujourd’hui. Et ce combat de David contre Goliath n’est pas pour me déplaire ! La quarantaine d’entrepreneurs qui financent le projet Socara sont des indépendants qui s’allient pour quinze ans minimum : on peut être indépendant et regarder loin ! L’automatisation est spectaculaire : c’est une priorité sociale avec l’apport d’une intelligence qui confère à la fois une capacité de triage augmentée et la réduction des erreurs. Avec cet outil, nous nous donnons les moyens de challenger Amazon, qui est un logisticien plus qu’un commerçant. Il n’a pas encore la promesse commerciale pour aller en province. Notre challenge est donc de mieux maîtriser la logistique. Nous transformons des emplois, nous créons d’autres valeurs. Nous ne sommes plus à Martine à la ferme. La mécanique n’altère pas la qualité des produits. La fonction commerciale n’est pas appréciée en Franc à sa juste valeur.

Comment vont évoluer vos gammes ?
Nous offrons déjà des gammes et des services plus larges que nos concurrents discount. Nous répondons à tous les besoins de la société. Sur le développement du bio, nous sommes deuxièmes derrière Biocoop et devant Carrefour. Le bio est un marché, mais aussi la métaphore de l’évolution des produits alimentaires et je pense qu’il y aura plusieurs bio. Le bio tire notre évolution qualitative, nos magasins élargissent les gammes, mais nous avons un vrai problème de capacité à avoir le produit. Le multiformat multicanal est aussi important sur le bio et on ne peut exclure que c’est en drive que nous en vendrons le plus, notamment sur Paris. Nous proposons le bio aussi bien en magasins conventionnels qu’en magasins spécialisés. Nous sommes d’ailleurs en train de reformater le cœur des hypermarchés afin de faire ressortir le bio de l’univers alimentaire. Nous avons nos convictions, un capital confiance acquis sur l’alimentaire, la parapharmacie. Nous voulons toujours affirmer le prix mais aussi élargir la promesse. E.Leclerc n’est pas au cœur des grandes métropoles, même si nous avons essayé de négocier des rachats ou des accords avec des affiliés. Nous voulons conserver une seule enseigne quel que soit le format et tenir la promesse de manière homogène. Si un adhérent nous dit qu’il a un marché à prendre sous une autre enseigne, nous répondons non ! Nous sommes des généralistes, mais nous avons la volonté d’une promesse d’expertise forte sur chaque segment de marché. Il y a une demande pour du bio, du vegan, du local… Je veux répondre à toutes ces demandes. Il faut sculpter l’offre commerciale des magasins pour répondre à la diversité de la demande et apporter une assurance face aux anxiétés. Nous voulons relever cette promesse qualitative sur quatre à cinq ans tout en restant connectés avec le pouvoir d’achat. Nous ne sommes pas des obsédés du prix, mais nous voulons être moins chers que nos concurrents. Sachant que les produits premier prix ne représentent que 4 % de nos ventes.

Quelles perspectives pour la livraison à domicile ?
Nous nous sommes donné trois ans pour le développement parisien où Leclerc est très peu présent (une ouverture est prévue à Montparnasse pour 2020). Les adhérents E.Leclerc Paris Nord et Paris Sud n’ont pas les mêmes outils ni les mêmes prestataires, mais ils ont un cahier des charges commun : nous les laissons avancer à leur rythme, avec prudence, avec leurs moyens. Nous savons que nous n’avons pas de marge d’erreur sur Paris. On communique un peu dans le métro, mais nous avons décidé de reporter l’essentiel de notre communication sur nos ambitions parisiennes. Socara réfléchit à la livraison à domicile pour une ville comme Lyon, nous envisageons aussi des drives piétons, mais le mode de consommation parisien est particulier.

Comment évolue la relation avec les fournisseurs ?
Réduire le problème alimentaire à la relation industriel/distributeur est une approche marginale du sujet. Le projet de loi (pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable) n’est pas à l’échelle de l’enjeu posé par le président de la République. Les EGA étaient une superbe idée, à laquelle nous avons adhéré. Il y a en effet besoin d’une nouvelle narration alimentaire, culinaire. Il faut investir sur des produits de meilleure qualité et pouvoir justifier le repositionnement prix des produits. Mais on a voulu tout en même temps et on a fait de nous des boucs émissaires. Il faut reformer le couple producteur/distributeur, que le producteur puisse justifier son tarif et que le distributeur puisse valoriser ses efforts en magasin. Il faut aussi une union sacrée pour plaider ensemble pour une nouvelle Pac à Bruxelles. Nous sommes aussi alliés avec l’amont pour une montée en gamme de l’offre. Il ne faut pas oublier le problème du pouvoir d’achat en France, sachant que sa maigre progression (+ 1 % maximum) est systématiquement rongée par les dépenses contraintes. Là-dessus, on suggère au consommateur d’acheter bio, français, de la traçabilité, des labels, du local. Avec moins de promo et moins de ventes à prix coûtant, cela ne rentrera pas dans le caddie ! Dans ce contexte, je ne vois pas vraiment une montée en valeur globale des achats alimentaires. Il faut conforter les aides pour une agriculture en détresse, les rendre aussi plus efficaces, notamment via leur renationalisation, fédérer les énergies via le ministère de l’Agriculture, les interprofessions (dans les lesquelles nous cherchons à rentrer). Je crois enfin que l’union fait la force, comme le prouve l’histoire du mouvement E.Leclerc. L’amont doit aussi régénérer les groupements, les coopératives, les GAEC…

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